Histoires courtes du futur : Les pieds dans l’eau

Ça demande une sacrée réorganisation.
On ne peut pas reconstruire une maison. Et puis où ? C’est trop tard pour faire des fondations. Je comprends d’un coup le voisin avec ses pilotis. Je croyais que c’était pour faire le malin, un truc à la mode chez les architectes. J’aurais su…
Y’a quoi à la télé ce soir ?
C’est Marjolaine, allongée dans le canapé. Elle m’a parlé sans même me regarder. Je n’existerais pas, ce serait pareil.
Jsais pas.
— Ben r’garde dans le journal.
Je lui balance le journal mais je loupe le canapé. Il tombe à l’eau.
Et merde Jean-Marc, tu peux pas faire attention ?
Elle se penche en avant pour le ramasser, elle l’égoutte un peu et ouvre la page du mercredi.
Y’a pas grand chose.

Elle fait comme si de rien n’était. En même temps, elle n’a pas tort. Qu’est-ce qu’on peut y faire de toute façon. A la télé, le journal commence. Machin, j’ai oublié son nom, tient la mine grave des grands jours. Qu’est-ce qu’il va nous annoncer ce coup-ci ? Un tsunami sur les côtes du Japon, un tremblement de terre en Afrique, une éruption volcanique, un typhon ?
C’est sûr qu’à ce niveau-là, eux n’ont pas à se plaindre. Il y a du boulot dans le monde des médias. Il s’en passe tous les jours.
Bon, j’ai soif. J’enfile mes bottes. C’est pénible les bottes en caoutchouc, je galère toujours pour les enfiler et c’est encore pire pour les ôter, mais on s’y fait.
Tu peux me ramener du chocolat ?
J’ai envie de lui répondre que cest pas écolo mais je me retiens. Elle n’est pas d’humeur ce soir.
Moi non plus d’ailleurs.
Sur la table de la cuisine, il y a le fascicule des témoins de Geovah avec écrit en gros caractères sur la couverture : «Pourquoi l’apocalypse ? Et comment s’y préparer».
Je me dis qu’eux aussi doivent être bien contents, depuis le temps qu’ils l’annoncent.
Je me plante devant le frigo. L’eau a encore monté, c’est obligé. Je prend un seau et je vide quelques litres dans l’évier, juste assez pour qu’il n’y ait pas d’eau qui rentre dans le frigidaire. J’attrape le chocolat dans le freezer — elle l’aime comme ça, glaçé et une bière pour moi.
Faut juste savoir s’organiser, mais quand même, si j’avais su. Cest pas con cette histoire de pilotis. C’est plus efficace que la digue en sac de ciment qui laisse quand même filtrer l’eau. Le vrai problème, c’est la porte. C’est de là que tout rentre. L’autre voisin a muré la sienne et tu rentres par la fenêtre du salon. Cest pas idiot.
Le salon est soudainement silencieux. J’y retourne, le paquet de chocolat dans une main et la bière dans l’autre. La télé est éteinte et elle me regarde avec ses gros yeux.
Ils disent que ça va pas s’améliorer… 
— Qu’est-ce que tu crois, tu veux qu’elle aille où l’eau?
Jsais pas, j’croyais... On pourrait partir à la montagne non ?
J’ai le vertige, tu l’sais bien.
Oui mais...
Oh, c’est bon hein, faut juste prendre le temps de s’habituer. Ça va aller.
Je m’asseoie sur le fauteuil, j’enlève mes bottes et je demande à ma femme de rallumer la télé.
— Et mon chocolat ?
Ah oui tiens.
Décidément, je ne suis pas doué ce soir. Je l’ai foutu à la flotte. Ses yeux sont tout humide, il en faudrait peu pour qu’elle explose. Elle ne bouge pas, elle regarde juste la tablette de chocolat qui coule lentement. 10 centimètres, cest pas grand chose, mais c’est vrai que dans le salon, ça fait désordre.
Bon, je dis, on peut regarder les offres, ça coute pas plus cher… et puis, le vertige ça disparait avec l’âge y paraît.

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