Vivre sans argent: vers une économie basée sur le don

Pour répondre à certaines questions au sujet de la faisabilité d’une économie basée sur le don, voici un petit condensé de ma conférence sous la forme d’un essai :

Vivre sans argent

C’est un rêve que nous sommes nombreux à partager tant l’argent est souvent synonyme de problème, d’injustice ou de corruption. Un rêve qui relève pour beaucoup de l’utopie. Mais comme Fernando Birri l’expliqua à Eduardo Galeano lors d’un échange en privé, l’utopie est comme l’horizon, elle sert à avancer. Ainsi, vivre sans argent n’est peut-être pas qu’un rêve, mais un but, un objectif ou une vision de demain.

J’ai commencé à y croire en l’expérimentant. Nous étions partis  à trois pour un périple écologique où nous nous étions jurés de ne pas utiliser un seul centime. Nous y sommes quasiment arrivés en utilisant moins de 100 euros pour faire plus de 25 000 kilomètres en Auto-stop et Bateau-stop, des Pays-Bas jusqu’au Mexique. Si cette aventure a débuté comme un pari, elle s’est très vite transformée en parcours initiatique.

Résumé du voyage (6min) :

En vivant sans utiliser d’argent, nous avons découvert un nouveau mode de fonctionnement, une nouvelle économie dénuée d’échanges monétaires. Nous avons eu une vie belle et heureuse grâce aux dons de centaines d’inconnus qui avaient décidé de nous faire confiance en nous offrant un repas, un toit ou un « ride ». Nous avions aussi l’occasion de donner à notre tour, parfois à une autre personne qui ne nous avait rien donnés auparavant. Ce fut une expérience magique et profondément troublante tant l’échange est devenu “monnaie courante” dans notre société. Difficile de ne pas se sentir “profiter” de l’autre dans la position du receveur et de ne pas se sentir “abusé” en position du donneur.

Mais ce qui nous chamboula complètement fut de réaliser que nous pouvions satisfaire nos besoins sans avoir recours à l’argent, que nous étions même plus heureux dans ce schéma-là, appréciant doublement la nourriture, créant des liens amicaux sincères et durables. Jour après jour, nous découvrions que si l’argent est très utile, il n’est absolument pas nécessaire. Grisé par l’émotion, nous avons commencé à rêver plus grand, d’une société sans échanges, sans valeurs et sans jugements, où les citoyens se partageraient les ressources disponibles dans la joie et la confiance. Et si…

De retour en France après 3 ans et demi de vagabondages austères, j’ai eu le temps d‘y réfléchir et de lire quelques auteurs qui se penchaient sérieusement sur la question. Marcel Mauss et son Essai sur le don, Jean-michel Cornu avec Tirer bénéfice du don et Charles Eisenstein et son livre Sacred Economics. Avec eux, j’ai découvert qu’une économie basée sur le don n’était pas une idée si farfelue que ça, que des économistes reconnus envisageaient cette possibilité et que certains croyaient même dur comme fer que l’économie du don était le seul système économique viable pour l’humanité.

Ce qu’il faut comprendre dans un premier temps, c’est ce que représente l’argent, la monnaie que nous utilisons tous les jours. Chacun de nous pourra y aller de sa propre définition tant nous avons tous un rapport différent à l’argent, suivant nos origines sociales, l’usage que nous en faisons et où nous le trouvons. Mais de manière globale, comme indiqué sur les fameux Dollars américain, money is trust. L’argent, avant tout, c’est une marque de confiance. Si nous l’utilisons, c’est que nous avons confiance dans ce billet ou cette pièce, et donc, dans l’institution qui l’a créé et les institutions privées ou publiques qui lui donnent de la valeur. Ainsi, l’économie, quelle qu’elle soit, repose sur la confiance des différents acteurs.

A ce sujet, Charles Eisenstein nous pose une question : Si nous déplacions cette confiance directement dans les mains des fournisseurs et producteurs de biens et services au lieu de la mettre dans la monnaie, que se passerait-il ?

C’est l’idée d’une économie du don, une économie où la confiance serait directement dirigée vers les producteurs. En théorie, c’est beau, mais en pratique, on se confronte tout de suite à la réalité de notre monde actuel. Comment faisons-nous pour les engins fabriqués de l’autre côté de la planète par exemple ? C’est là où l’idée d’économie du don est intéressante. Si nous avions une baguette magique et que nous pouvions supprimer l’argent et faire en sorte que tout le monde continue de travailler de la même manière sans salaires…mais sans à avoir à acheter aussi, que se passerait-il ?

Forcément, nous avons du mal à y croire…parce que nous manquons de confiance. Nous ne nous croyons pas capables de travailler s’il n’y a pas de rémunération directe. Et si nous pensons en être capables, nous doutons de la capacité de nos voisins à faire de même. Cela démontre le manque de foi de l’humain envers l’humain et la raison pour laquelle notre système financier est aussi restrictif.

Pouvons-nous changer ça ?

Première option : évoluer un peu plus vite pour devenir des êtres conscients, altruistes, confiants et aimants.

Deuxième option (au cas où la première serait trop longue…) : Fragmenter nos économies pour créer une multitude de Systèmes d’Échanges Locaux (SEL) interconnectés entre eux. Chaque SEL ne compterait pas plus de 150 membres (nombre de visages qu’un être humain lambda peut reconnaître – Chose nécessaire à la confiance) et serait autogéré et autonome à 80% minimum pour ses moyens de subsistance. Cela vous paraît surréaliste ? Certes, mais au niveau écologique, le local est la seule vraie solution et nous devons y tendre de toute façon.

Cela veut dire que nous ne produirons que des choses intéressantes, et/ou nécessaires. Nourriture, vêtements, construction, route, ponts, arts, musique, ordinateurs, etc. Tous les gadgets à usage unique et les produits faits à la chaîne disparaitront automatiquement vu que personne ne souhaitera les concevoir sans rémunération (je le comprends, moi le premier). Nos modes de vie pourront paraître archaïques mais ils replaceront certaines valeurs essentielles au centre des communautés. Nous ne dirons pas non à la technologie, au contraire, mais nous devrons oublier l’ère de l’obsolescence programmée et réapprendre à créer des machines solides et durables. Les projets de construction open-source y travaillent déjà (opensourceecology.org).

Ainsi, un système basé sur une économie du don serait composé de milliers, voire de millions de petites communautés d’environs 150 âmes chacune avec une industrie principalement locale qui produiraient des biens utiles, durables, nécessaires et qui s’autogéreraient. Chaque communauté pourra donner son surplus aux communautés voisines créant ainsi des réseaux de dons à large échelle…

Utopique ?

Certes,  mais vu la situation économique et écologique actuelle, il est temps de s’y mettre ! 

Comment ?

De mon point de vue, il n’y a pas trente-six manières : en donnant !

Oui, tout simplement, en donnant, chaque jour un peu plus. Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que l’économie du don est déjà en place, elle l’a toujours été. Elle a été créée par mère nature qui donne à profusion sans compter et elle s’est immiscée dans les moeurs humaines depuis le tout début. Cette économie parallèle existe et fonctionne au quotidien partout dans le monde. Nous sommes des milliards à l’utiliser. À chaque fois que nous donnons, à noël, à nos amis, par charité ou par sympathie, elle se renforce. Ainsi, pour qu’elle prenne plus de place dans nos vies, pour qu’elle prenne du poids face à l’économie capitaliste dans laquelle nous vivons, il suffit juste de l’alimenter. Et pour ça, une seule chose à faire : donner !

Pour reprendre Marcel Mauss, l’économie basée sur le don qu’il appelle tout simplement l’économie naturelle est la seule « win-win » économie où tout le monde gagne, la seule qui se base sur les besoins et les ressources disponibles au lieu de spéculer sur l’avenir, la seule qui refuse les préjugés, les valeurs arbitraires et qui au lieu de créer des injustices, assure une répartition équitable des richesses. C’est aussi la seule qui n’a pas encore été mise en place à grande échelle. Il serait peut-être temps de la mettre à l’épreuve.

A tous ceux qui en ont marre du système financier actuel, qui rêvent d’un monde sans argent ou qui se disent que ce serait quand même chouette de voir ça, je vous invite donc très chaleureusement à y croire et, dès que vous en avez l’opportunité, à donner, de votre temps, de votre énergie ou des fruits de votre jardin, donner pour votre propre bonheur et celui des autres, donner pour alimenter cette belle économie naturelle !

Donnons ! Faisons de l’utopie une pratique quotidienne !

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3 réflexions sur “Vivre sans argent: vers une économie basée sur le don

  1. Chez moi dans le Limousin j’ai redécouvert la solidarité et mes enfants découvrent ma valeur de l’argent et sont bigrement déçus. De mon côté, avec le RSA je me sens étriquée et dépendante d’une société égoïste qui me fait bien sentir que je suis assistée! Et ce malgré mon handicap (fybromialgie), même la famille ou les proches ont du mal a comprendre mon manque de productivité. D’autres personnes qui m’aident au jour le jour a refaire une chambre, a préparer un repas, a l’occuper du potager acceptent et mon handicap et me peu que je peux leur donner en échange. Il est très vrai que la chaîne d’aide implique parfois qu’on rende service a quelqu’un d’autres qu’à celui qui nous a aidé, c’est spontané et compris par pas mal de gens. Le plus décevant c’est lorsqu’on aide une personne et qu’elle ne rend la pareille à personne, se contentant de profiter de la situation elle brisé la chaîne et la confiance. Ceci dit CRS gens deviennent vite repérable. On sent, a force d’échanges même verbaux que la personne en question n’apportera rien.
    Alors comment faire la différence entre les mauvais donneurs et ceux qui ne peuvent que peu participer?
    Nous faisons cela par instinct, il manque une sorte de conseil qui pourrait superviser ces échanges, sans forcement entrer dans un systeme de control.
    Merci de votre attention.

    • magnifique article, merci l’ami !.. reste la question de la pertinence des pubs en bas de page dans le cadre de ta démarche. Pragmatisme ?

      Pour Henri: le principal agent de régulation du don s’appelle notre coeur conscient 😉
      Sinon, rien n’empêcherait de créer des réseaux du don avec un système qui archive ce qui a été donné et reçu par ses membres. Lorsqu’une demande t’est faite (et seulement dans ce cas), tu pourrais aller voir dans les archives du demandeur (disons les trois derniers mois) pour évaluer si tu souhaites donner ce qui est demandé à cette personne. C’est un exemple. D’autres mécanismes sont possibles (voir par exemple Essai sur le don, Jean-Michel Cornu, précité dans cet article).

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